Développer et partager le sens de son action

The Conversation

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

Thibault Lieurade, The Conversation

Cet article reprend l’intervention de Laurent Falque, titulaire de la chaire « Sens & Travail » de l’Icam et co-fondateur de l’Institut de discernement professionnel, dans le cadre de la conférence FNEGE-Fondation MMA « Moi entrepreneur(e) : Comment agir et penser en même temps ? » du 29 novembre 2018.


« A 14 ans, il volait sa première voiture. A 16 ans, il quittait l’école […]. Une décennie plus tard, il dirigeait un réseau spécialisé dans le vol, le maquillage et la revente de voitures en Europe, employant une dizaine de personnes. « L’argent rentrait vite, et sortait tout aussi vite. Mais l’appât du gain, beaucoup d’inattention… ont conduit à mon interpellation, [en] 2013 »__, se rappelle Tally Fofana, qui va passer deux ans en prison. Libéré il y a quatre ans, ce banlieusard décide que ses deux enfants ne viendront plus le voir au parloir, et transforme son savoir-faire en activité légale. Il crée Digitall qui aide les constructeurs automobiles à mieux sécuriser leurs véhicules. Sa start-up est hébergée au cœur de la Station F, au sein du Fighters Program, consacré aux entrepreneurs atypiques. »

Cet entrepreneur au parcours bien étonnant illustre déjà à lui seul une variété de sens. De bandit à la Start-up nation, il développe des qualités similaires. L’arrivée de ses enfants change son désir de sens à donner à son action.

Au Moyen Âge l’entrepreneur était un chevalier, puis ce fut l’artisan, l’industriel bon gestionnaire de son patrimoine. Aujourd’hui les auto-entrepreneurs et intra-preneurs enrichissent les bataillons de ceux qui osent se lancer, tels les chevaliers des temps modernes. Impossible, au vu de ces appellations multiples, d’avoir un modèle universel de l’entrepreneur.

Michel Marchesnay leur donne une définition commune par leur identité : « Toute personne engageant son capital (au sens large) et s’investissant dans son affaire dans le but d’offrir un bien/service plus ou moins différents avec un retour satisfaisant pour ses attentes personnelles) ». Il est engagé sur tous les fronts, pour satisfaire ses attentes.

Mais d’où parlons-nous pour proposer une grille de lecture sur le sens de l’action ? Les équipes de la chaire Sens & Travail de l’Icam, école d’ingénieur, ont interviewé 72 dirigeants. Ils composent un échantillon représentatif de trois catégories d’entrepreneurs : les Startups du numérique, les PME et les dirigeants hors du commun. La même question de recherche sert de fil conducteur : Quels sens donnent-ils à leur travail ?

  • Premier sens, réussir à faire quelque chose de son existence professionnelle. Se sentir utile. Cette approche répond à deux logiques : l’apprentissage et l’honneur.

Côté apprentissage, ce Startupper de 29 ans nous explique : « Sortir une nouvelle taie d’oreiller, c’est de l’innovation. Bien sûr que je préférerais sortir un nouveau téléphone. Mais je m’en fous du « quoi »__. Créer une start-up pour apprendre devient une fin en soi.

Côté logique de l’honneur, au sens noble du terme l’entrepreneur est fier d’avoir « _ démontré que… Il met un point d’honneur à… ». L’honneur est sauf !

Que veut dire travailler afin de se sentir utile ? Pour « Moi », entrepreneur, c’est exercer un effort en vue de produire un bien ou un service à la hauteur de mes attentes. Cela seul suffit pour le combler. Nous pourrions en rester là

  • Mais lorsque l’entrepreneur se dédie à une cause pour la collectivité, un autre désir de sens précède l’action. Nathalie, par exemple récupère du marc de café dans les bistrots pour le mettre dans des boites en carton et vous les revendre. Poussent alors des champignons dans votre cuisine et vous les récoltez le moment venu. Nathalie milite activement pour une cause, pour l’économie circulaire.
  • Lorsque l’entrepreneur recherche ce qui résonne entre lui et les autres, un troisième sens plus discret se dévoile. Que veut dire alors travailler ? C’est viser quelque chose à faire, avec et pour les autres, dans un parcours semé d’embuches. Il porte un désir profond de changements pour une meilleure relation au monde, tel que le propose Hartmut Raso, sociologue. Et ce malgré les embûches. Emmanuel, dirigeant d’une usine de fabrications d’enveloppes agit comme une caisse de résonance entre ce qu’il voit et ressent de l’extérieur en tension, ici, avec des pratiques de management.

L’ambition de la démarche qu’on a entamée il y a 20 ans, c’est qu’il doit être possible d’entreprendre sans détruire, même si c’est un paradoxe. Je trouve que nous aurons atteint un degré technologique supérieur lorsque nos objets indispensables d’aujourd’hui disparaîtront sans laisser de traces, avec la même capacité à ne pas rendre toxique son environnement.

Et pour « entreprendre sans détruire », pas besoin de passer par les fourches caudines du management à l’anglo-saxonne, pas besoin de comprendre comment la personne réfléchit, dans quelle mesure elle pourra participer au projet de l’entreprise. Ce sont des tentatives de compréhension au service du dogme de la croissance et de l’accumulation. Comme si tout se maitriserait ! Faire avec les ressources, y compris humaines, devrait changer nos manières de travailler.

Rien ne se perd, tout se transforme ! Le « Moi » entrepreneur s’efface au profit du « Nous, Entreprenant ». Comment se laisser toucher collectivement par les signes des temps qui nous interpellent ?

Ces trois façons de donner du sens : réussir à faire quelque chose, militer pour une cause, faire résonner les signes extérieurs, révèlent deux cas de figure :

  • L’entrepreneur à la conquête des marchés dans l’économie classique ou la nouvelle économie avec… son business model ;
  • L’entrepreneur en résonnance qui, quelle que soit son secteur d’activité, entend ce que lui dit le monde, laisse pénétrer les évènements, la qualité de l’interaction, les sensations avec… sa feuille de route.

L’entrepreneur a donc, plus que d’autres, cette fabuleuse liberté de choisir le sens de son action autour de trois questions : Quelles intentions poursuit-il ? Pour quelles expériences ? Et pour quelle cohérence ?

Mais que faire lorsque l’entrepreneur doute et risquerait, à ne savoir quoi faire, perdre le sens de son action ? L’occasion rêvée de développer ses capacités de discernement.

  • Discerner c’est juger clairement et sainement ce qu’il convient de faire, mais au regard de quoi ? Une envie, un objectif, une mission ? Par exemple ce startupper d’une société de co-voiturage souhaite la coupler avec des lignes de bus pour que la personne ne soit jamais en rade et que toute la France soit desservie. Il va au bout de cette mission, de la mobilité pour tous, quand bien même la marge financière sera nettement inférieure.
  • Mais discerner c’est aussi apprendre à repérer l’origine de nos pensées. Certaines proviennent d’un besoin de satisfaction très personnel profondément enraciné dans la nature humaine. Ce besoin égo centré pousse au repli sur soi. Là où d’autres pensées partent du désir d’ouverture, de confiance et conduisent au lâcher-prise. Par conséquent c’est d’abord en lui-même que l’entrepreneur affronte ses propres tensions pour redonner du sens à son désir de vivre. Non pas la seule satisfaction, mais la véritable joie d’entreprendre.

L’occasion de mentionner un entrepreneur du XVI siècle à l’origine d’une entreprise multinationale toujours en activité : Ignace de Loyola, fondateur des jésuites. D’abord chevalier de la reine d’Espagne, il fit l’expérience, sur son lit de convalescence, du discernement des pensées qui le traversaient. Expérience qui transformera son rapport au monde.

Et puisque le seul point commun vers lequel nous avançons et la seule expérience à laquelle nous prendrons tous part tien en cinq mots : la fin de vie professionnelle, avant celle de la mort, quelle trace laisser ? Quelle empreinte, en relief et en creux ? Depuis cette prise de conscience que ce « Moi » entrepreneur devient libre de choisir la manière de voir le sens de l’action, je ne me focalise pas d’abord sur la manière d’agir. Que dirais-je alors le jour de mon pot de départ à la retraite ? Je suis passé par de multiples activités et je me souviens avoir tenté à l’époque de résumer en une phrase ma raison de vivre. Et depuis, entreprendre n’était qu’un moyen »… La suite vous appartient.The Conversation

Thibault Lieurade, Chef de rubrique Economie + Entreprise, The Conversation

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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