Les limites de la politique européenne de spécialisation des territoires

The Conversation

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

L’Union européenne distribue les fonds en prenant en compte les spécificités locales de chaque région.
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Sebastien Bourdin, École de Management de Normandie – UGEI et André Torre, Agro ParisTech – Université Paris-Saclay

La politique de cohésion de l’Union européenne, qui représente tout de même 35 % de son budget total avec 351,8 milliards d’euros, a été mise en place il y a une trentaine d’années afin de réduire les disparités économiques européennes.

Du fait que l’UE est traversée par de nombreuses inégalités régionales, il est vite apparu nécessaire de proposer des financements publics européens pour les réduire et atteindre cet objectif de cohésion économique, sociale et territoriale. Cette politique de solidarité a subi de nombreux changements au cours de ces 30 années, en partie liés aux élargissements successifs qui se sont opérés, en particulier en 2004 et 2007 avec l’intégration des pays d’Europe centrale et orientale.

Approche territorialisée

Le contexte économique a joué un rôle majeur dans les inflexions qu’a connues la politique de cohésion. En particulier, la crise économique et financière de 2008 qui a touché de plein fouet l’UE a été l’un des déclencheurs de la nécessité de repenser cette politique. Plusieurs rapports, dont le rapport Barca, préconisaient alors une territorialisation de la politique de cohésion, autrement dit de distribuer les fonds européens en prenant en compte les spécificités locales de chaque région d’Europe.

Cette nouvelle approche territorialisée est cohérente avec la stratégie « Europe 2020 » pour une croissance « intelligente, durable et inclusive ». Elle vise à mettre en œuvre ce que l’UE appelle une « stratégie de spécialisation intelligence » (RIS3), en prenant en compte les caractéristiques institutionnelles, culturelles et sociales pour mieux s’adapter aux spécificités locales.

Il s’agit d’inciter les régions à adopter des modèles de développement économique adaptés à leurs atouts et à leurs contraintes, ce qui permet d’utiliser les fonds européens de manière plus efficace, du moins on l’espère. Elle renforce aussi les synergies entre les politiques de recherche et d’innovation développées aux niveaux européen, national et régional, et permet de concentrer les investissements.

« L’Union européenne en quête de cohésion sociale » (FNEGE Médias, octobre 2019).

Les objectifs sont nombreux pour cette politique européenne, peut-être trop ? Il s’agit en effet de :

  • mettre en œuvre une économie de la connaissance basée sur les innovations ;
  • favoriser l’inclusion sociale en réduisant les inégalités liées à l’éducation en participant au développement des compétences des citoyens européens et en améliorant leur employabilité ;
  • lutter contre la pauvreté.

Par ailleurs, les promoteurs de cette politique sont également conscients qu’il est nécessaire d’une part, de mettre en œuvre une politique industrielle ambitieuse au service de la compétitivité des territoires dans un monde globalisé et, d’autre part, de relever les défis concernant les problématiques liées au changement climatique, aux énergies et à la question des mobilités.

De nombreux doutes subsistent

On peut se poser la question de savoir si les régions doivent continuer à se spécialiser davantage, alors que, dans certains cas, la diversification pourrait être la meilleure stratégie. De même, on peut s’interroger sur le fait que la RIS3 fait peser sur une région divers risques d’immobilisation économique, compte tenu de l’accent mis sur le renforcement des structures existantes.

De plus, une des limites de la stratégie actuelle est la multitude de stratégies « impersonnelles » de certaines régions. En effet, certaines régions – voire certains pays (la Hongrie par exemple) – ont des stratégies fortement inspirées les unes des autres. Les thèmes « à la mode » (biotechnologies, industrie créative, informatique, énergies vertes et intelligentes, sciences des matériaux et fabrication intelligente, etc.) sont sur-représentés.

Un autre problème concerne le fait qu’il est difficile d’imposer à une région en retard la même stratégie qu’à une région métropole. En effet, il est demandé à toutes les régions de devenir des leaders mondiaux dans les thèmes qu’elles auront choisis. Or, il nous semble hautement improbable que la région Severozapaden (région la plus pauvre de l’UE située dans le Nord-Ouest de la Bulgarie) devienne une référence mondiale des biotechnologies (même à moyen terme) telles qu’elle l’a défini dans sa RIS3.

Nous pensons que ces régions ont davantage besoin d’avoir des stratégies de rattrapage plutôt que de conversion « brutale » vers une économie de la connaissance avant de pouvoir mettre en place ce nouveau dispositif. En conséquence, il semble nécessaire de proposer une approche plus individualisée de la politique de cohésion pour qu’elle puisse répondre aux réels besoins des régions européennes.

Le risque de désenchantement des peuples

Les défis sont donc sont nombreux pour la future Commission européenne qui prendra ses fonctions en novembre, en particulier concernant la mise en œuvre de la politique de cohésion. Elle doit d’abord trouver une issue au Brexit car celui-ci a des conséquences sur le budget de l’UE.

De plus, il ne faut surtout pas laisser à l’abandon des territoires en Europe, au risque de voir monter un désenchantement des peuples qui se traduit par des révoltes (exemple de la crise des « gilets jaunes ») et une montée des nationalismes ou des votes extrêmes comme on peut déjà l’observer dans certains États membres.The Conversation

Sebastien Bourdin, Enseignant-chercheur en géographie-économie, Laboratoire Métis, École de Management de Normandie – UGEI et André Torre, Directeur de recherche en économie à l’INRA, Agro ParisTech – Université Paris-Saclay

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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